James Baldwin a été l’une des voix centrales du mouvement américain des droits civiques. En tant qu’homme noir, il n’a pas seulement souffert du racisme, mais a aussi été discriminé en tant qu’homosexuel. Les analyses de Baldwin sont, sous Donald Trump et consorts, redevenues brûlantes d’actualité, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Europe.
James Baldwin est né en 1924 à Harlem, à New York, et mort en 1987 à Saint-Paul-de-Vence, en France. Outre de nombreux recueils d’essais, ce sont surtout ses romans La Chambre de Giovanni et Un autre pays qui l’ont rendu célèbre.

Simon Froehling (*1978) est auteur et dramaturge indépendant et vit à Zurich et à Athènes. Parmi ses œuvres figurent une douzaine de pièces de théâtre ainsi que les livres Lange Nächte Tag (littéralement « Longues nuits, jour ») et Dürrst. Il travaille actuellement à son troisième roman.

Sigmond Richli (*1987) a grandi en Uri, vit et travaille depuis longtemps à Zurich et, depuis deux ans, également dans le Haut-Valais. Il rédige actuellement sa thèse de doctorat en philosophie ainsi qu’un premier recueil de poésie. Sigmond est gay et trans et se réjouit de rejoindre l’équipe de DISPLAY.

Pendant que j’attends en Valais dans une télécabine qu’elle m’emmène jusqu’à mon petit hameau situé à 1900 mètres d’altitude, je pense à James Baldwin et à la façon dont il est arrivé en 1951 à Loèche-les-Bains, en Valais. Il y a passé quelque temps dans un chalet appartenant à son ami Lucien, qu’il avait rencontré et aimé à Paris. Baldwin était parti pour Paris afin d’échapper au racisme brutal qui sévissait aux États-Unis – et pour écrire. Il voulait aussi échapper à l’homophobie et au machisme, y compris dans les milieux militants. De plus, durant l’ère McCarthy, les personnes homosexuelles étaient soupçonnées en bloc par le gouvernement.
En tant qu’homme noir et gay en Valais
Aujourd’hui, Baldwin est avant tout associé à la lutte contre le racisme. On oublie souvent qu’il a été un précurseur du mouvement gay et que ses romans ont posé des piliers fondamentaux de la littérature queer. Il a pourtant toujours souligné que le racisme et la sexualité ne pouvaient être pensés séparément. Si la question de la transidentité avait déjà fait son entrée dans le débat public à cette époque, il l’aurait certainement ajoutée, elle aussi, à cette réflexion.
De plus en plus de gens montent dans la télécabine, des habitant·e·s du coin et des touristes. Je ne suis plus vraiment touriste, puisque je passe déjà plusieurs mois ici, en haut, dans le cadre d’une retraite d’écriture. Mais je ne suis pas non plus du coin – on le voit de loin. Je me demande aussi si l’on voit, ici, que je suis gay. Alors qu’à la maison, à Zurich, je me soucie d’être reconnu comme queer, j’essaie ici de ne pas paraître trop gay. J’échoue certainement dans cette entreprise. Mais les temps ont changé depuis l’époque de Baldwin, et tant que je n’arrive pas accompagné d’un amant, tout devrait bien se passer. C’est du moins ce que je pense encore.
Baldwin me fascine. C’est pourquoi je m’entretiens avec Simon Froehling, qui s’est penché de près sur Baldwin. Le roman Dürrst de Simon lui rend d’ailleurs hommage.
«Qu’est-ce qui t’avait tant fasciné à l’époque, quand tu as lu La Chambre de Giovanni?», je demande à Simon Froehling.
«C’est la langue qui m’a fasciné, mais aussi l’urgence du propos. C’est sans doute le cas pour beaucoup de gays plus âgés, d’avoir été marqués par La Chambre de Giovanni, parce que c’était l’un des premiers livres à avoir réussi le saut vers le grand public tout en abordant la lutte intérieure avec sa propre
sexualité. Pour moi, c’était le premier livre où je me sentais concerné. Finalement, c’est aussi ce qui m’a amené à écrire.»
Je demande à Simon s’il pense que les gens de Loèche-les-Bains savaient que Baldwin et Lucien formaient un couple.
«Non, jamais. Cela aurait été impossible, et Baldwin n’aurait sans doute plus été toléré.»
En route comme un extraterrestre
De retour dans ma télécabine, je me demande comment les gens réagiraient s’ils savaient que je ne suis pas seulement gay, mais aussi trans. Les gens ici n’y penseraient sans doute jamais d’eux-mêmes. Baldwin, en revanche, était constamment exposé aux regards des autres en tant que Noir. Dans son essai Un étranger au village, il décrit ses expériences en Valais. À peine avait-il mis le pied dans la rue qu’un «vent chargé d’étonnement, de curiosité, d’amusement et d’indignation» l’enveloppait.
Où qu’il aille, non seulement les enfants le suivaient, mais aussi les regards. Il y avait dans tout cela aussi la
magie d’une curiosité authentique. Il n’avait pas non plus pu déceler d’hostilité délibérée – on ne le considérait tout simplement pas comme un être humain, mais comme un miracle vivant.
Ma situation n’est en aucun cas comparable à celle de Baldwin. Non seulement je suis blanc, mais les temps ont fondamentalement changé. Rien ne permet non plus de penser que je risquerais davantage d’être victime d’un crime de haine dans un village de montagne valaisan que sur la Langstrasse à Zurich. Et pourtant, je commence à douter de cette sécurité perçue et je me demande combien de temps elle va encore durer. Ce n’est pas seulement depuis l’investiture de Trump aux États-Unis et les atteintes aux droits des personnes trans qu’il a annoncées, voire déjà mises en œuvre, que je m’attends à un net recul, y compris en Europe. Des exemples comme l’Autriche et le Royaume-Uni le montrent déjà.
Les gens seraient devenus des monstres moraux. Il est frappant de voir à quel point ces mots redeviennent d’actualité aujourd’hui. Trump est au sommet, entouré des super-riches et des puissants, et contrôle de plus en plus les médias – on le voit actuellement très clairement avec les réseaux sociaux. Avec la dérive droitière croissante en Europe, ce ne seront bientôt plus seulement les droits des plus faibles parmi les faibles qui seront en jeu: les droits de l’ensemble de la communauté LGBTIQ+ deviendront une cible.
Si les droits d’un groupe opprimé sont restreints, cela entraînera inévitablement aussi la restriction des droits d’autres minorités. Les différents mouvements qui s’engagent pour les droits humains, la liberté et la démocratie se recoupent et s’influencent mutuellement. Dans un entretien de 1984, Baldwin a prononcé cette phrase célèbre:
«La sexualité et le racisme ne peuvent être pensés l’un sans l’autre.»
Baldwin voulait dire par là non seulement que différentes formes de discrimination peuvent se renforcer mutuellement, mais aussi que la lutte contre le racisme doit être menée conjointement avec celle contre l’homophobie.
Et pourtant, les protagonistes de La Chambre de Giovanni sont blancs. Pourquoi n’a-t-il pas traité ensemble le racisme et la sexualité, comme il le soulignait dans ses essais? Je demande à Simon Froehling pourquoi, selon lui, il en est ainsi.
«Baldwin a dit dans un entretien qu’à cette époque de sa vie, il n’aurait pas pu, en plus, traiter dans le même livre cet autre thème de poids qu’est la question raciale. Si le personnage principal de La Chambre de Giovanni avait été un émigré noir à Paris, il se serait sans doute retrouvé confronté à des problèmes tout à fait différents.»
Aujourd’hui, de plus en plus de personnes queers et trans doivent à nouveau lutter pour leur survie, en particu-
lier les personnes transféminines. Non seulement l’accès aux soins médicaux de base nous est de plus en plus compliqué, mais la «mort des cœurs» engendre violence, haine et hostilité.
Et si la vague de haine atteignait la Suisse? Et si ce n’étaient plus seulement les mesures médicales vitales pour la communauté trans qui étaient remises en question, mais aussi l’accès à la PrEP? Et si ce n’était plus seulement la procédure simplifiée de changement de mention du sexe à l’état civil qui devait être abolie, mais aussi le mariage pour tous et toutes?
Mais James Baldwin donne aussi de l’espoir. Dans un entretien de 1987, il a déclaré: «Je n’ai jamais désespéré du monde. Je suis en colère, mais pas désespéré. Je ne peux pas me le permettre. Nous ne pouvons pas dire à nos enfants qu’il n’y a pas d’espoir.»
Nous non plus, nous ne pouvons pas nous permettre le désespoir. L’espoir existe lorsque nous, en tant que communauté, restons soudés. Et cela signifie que nous devons nous soutenir les un·e·s les autres – le moment est venu, au plus tard maintenant, de devenir un·e allié·e.
Pas de LGB sans le TIQ.*
Texte: Beat A. Stephan.
Traduit de l’allemand – article paru sur display-magazin.ch.

