Danser la vérité

Culture

Bild Bolero © BBL, Clarissa Lapolla, 2023, Bari

Julien Favreau est devenu danseur professionnel à 17 ans et est monté sur des scènes de Tokyo à Buenos Aires pendant trois décennies. Aujourd’hui, il dirige le prestigieux Béjart Ballet Lausanne.

Photo ci-dessus:  Bolero © BBL, Clarissa Lapolla, 2023, Bari

Un entretien sur l’héritage artistique, l’identité queer et la force de rester fidèle à soi-même.

Par Maurice Müller

La Rochelle, côte atlantique, fin des années quatre-vingt. Pendant que d’autres garçons en maillot courent après un ballon, Julien Favreau serre les talons l’un contre l’autre dans une petite école de danse. «Je voulais juste danser. Tous les jours. Je n’en avais jamais assez», se souvient-il en riant. Une vie entre cuisine de cantine et salle de danse commence: sa mère est secrétaire, son père cuisine pour les mariages. «Pas d’artistes dans la famille», dit Favreau, «mais des gens qui m’écoutaient.»

À sept ans, il monte pour la première fois sur scène; à seize ans, il part pour Lausanne, à l’École-Atelier Rudra Béjart, une école fondée jadis par le grand chorégraphe lui-même. La transition fut rude. «C’était très strict. Nous avions cours de huit heures du matin à neuf heures du soir – ballet, danse contemporaine, théâtre, chant, arts martiaux, théorie musicale. J’étais souvent fatigué, mais aussi heureux. Parce que je savais: c’est ma place.»

«Parfois je portais des talons hauts et une poitrine. 
Parfois j’étais un Viking. Tout était normal.»

Le charisme fulgurant de Béjart
Maurice Béjart arrivait dans l’école avec l’aura d’un grand prêtre. «Quand il entrait dans l’école, tout se taisait soudain. Je crois que j’ai plus regardé que dansé, quand il était là.» La première rencontre ne fut pas un dialogue, mais un regard. «Il m’a regardé – et j’ai eu le sentiment d’être vu.»

L’école était prévue pour deux ans, mais Julien Favreau n’en a suivi que la première année. Pendant les vacances d’été – il était alors chez lui à La Rochelle – vient l’appel: un poste s’est libéré, on veut l’engager. Cela devait commencer dans dix jours. «Ce n’était pas prévu. Je me suis dit: et ma deuxième année d’école?» Au lieu de retourner en cours, il entre dans la compagnie – et ainsi dans une vie qui, désormais, bat au rythme de la scène. Il était de loin le plus jeune.

Béjart reconnaît quelque chose en lui. «Quelque chose qui lui rappelait peut-être Jorge Donn», dit Favreau, «sa muse, son amant.» Ce qui suit est une carrière de danseur classique au sommet de sa forme: tournées, rôles principaux, blessures, reconstruction. Et: une construction de soi par le mouvement.

Photo Bolero © BBL, Ilia Chkolnik, Cologne 2011

Le corps qui parle
Dans l’œuvre de Béjart, le corps n’est pas un véhicule décoratif, mais un médium. Il articule la douleur, l’extase, la tendresse. Béjart fut un rénovateur – mais pas de ceux qui se soumettent au purisme. Ses œuvres mêlaient classique et pop, spiritualité et ironie, érotisme et philosophie. Dans une interview, il disait un jour: «Danser, c’est penser avec le corps.»

Cette corporéité n’est jamais stérile ni décorative, mais toujours chargée de sens. Pour de nombreux spectateurs et spectatrices queers, la scène de Béjart est devenue un lieu où les corps masculins, dans toute leur sensualité, leur ambivalence et leur dignité, devenaient visibles – au-delà du cliché. C’est dans cette esthétique que Favreau a lui aussi trouvé son expression.

Favreau, vif, précis, avec l’intensité nerveuse de quelqu’un qui ne veut jamais s’arrêter, a vite appris: «Sur scène, j’étais plus émotif que dans la vraie vie.»

Les rôles qu’on lui confie ne sont pas des images d’Épinal. Ils exigent. Tantôt il est un ange androgyne, tantôt un dieu guerrier, tantôt une mélodie incarnée. «Parfois je portais des talons hauts et une poitrine. Parfois j’étais un Viking. Tout était normal.»  →

Et, d’une certaine manière, queer aussi. «J’étais peut-être déjà très gay à l’époque, mais je ne le disais pas. La scène s’en chargeait pour moi.» Un danseur plus âgé lui dit un jour en coulisses: «Because you’re gay, you’ll always be seen differently on stage. And that’s your strength. Don’t lose that.»

«J’étais peut-être déjà très gay à l’époque,
mais je ne le disais pas.
La scène s’en chargeait pour moi.»

La vérité plutôt que la pose
Aujourd’hui, Julien Favreau a 47 ans. Depuis septembre 2024, il est directeur artistique de la compagnie qui l’a formé. Un tournant qu’il n’avait pas lui-même anticipé. «J’avais beaucoup pensé à ce que je pourrais faire après la danse – mais ça, ce n’était pas dans le plan.»

C’était comme déjà à 17 ans, lorsque Béjart l’avait fait entrer de manière inattendue de l’école dans la compagnie. À nouveau, une porte s’ouvrait sans qu’il ait eu à y frapper. «Je n’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps. Je savais: si je ne le fais pas, je le regretterai.»

Aujourd’hui encore, il aborde ce rôle avec respect, mais sans crainte. «J’ai incarné cette compagnie pendant la moitié de ma vie. Aujourd’hui, j’ai le droit de la diriger.» Comment donc diriger une institution si étroitement liée à une personne? «Je ne veux pas imiter Béjart. Je ne veux pas non plus travailler contre lui. Je vois plutôt ma tâche comme celle de transmettre son énergie – mais à notre époque.»

Cet équilibre entre préservation et évolution se ressent dans son travail. Il prépare de nouvelles pièces, de nouveaux chorégraphes et chorégraphes, veut ouvrir des espaces – sans renier l’ADN de la compagnie. «Béjart nous a appris que la danse peut être plus qu’une esthétique. Qu’elle est une posture. J’y tiens.» Il demande à ses danseurs et danseuses non pas de danser, mais d’être. «C’est la vérité qui m’intéresse. Pas la belle image.»

Le Presbytère © BBL, Gregory Batardon, 2024, Lausanne

Queen, Mozart et la mort
En novembre, le Béjart Ballet Lausanne revient à Zurich avec une œuvre aussi excentrique qu’existentielle: Ballet for Life. Un hommage à Freddie Mercury et à la muse de Béjart, le danseur argentin Jorge Donn. Musique de Queen et de Mozart. Costumes de Gianni Versace. Un crescendo contre la disparition.

Favreau connaît la pièce de l’intérieur. Il était Freddie. «Béjart disait: montre-moi la rock star en toi.» Ce qui suit est une sorte d’initiation. «Je portais des perruques, je chantais dans le micro, je criais. J’ai dû désapprendre tout ce que je croyais savoir en tant que danseur. Et puis tout reconstruire.»

La pièce était-elle queer? «Peut-être pas consciemment. Mais elle est kitsch, excessive, triste, pleine d’espoir. Elle célèbre des gens partis trop tôt. Bien sûr, cela a une énergie queer. Mais elle s’adresse à tout le monde. Il s’agit de survivre.»

C’est un motif qui traverse toute la carrière de Favreau. Pas seulement la survie du corps. Mais la survie de l’authentique dans l’expression. Du sauvage dans la discipline. Du contact dans la forme.

Favreau, invité chez Network
Julien Favreau sera l’invité du Network Club Dinner le 5 septembre 2025 à l’Hôtel Lausanne Palace
.

Infos: network.ch

Les Network Club Dinners, fondés par Max Wiener, ont une longue tradition. Ces événements ont réuni de nombreuses personnalités gays de premier plan – du maire régnant de Berlin Klaus Wowereit à l’ambassadeur américain Scott Miller, en passant par le maire de Paris Bertrand Delanoë ou le conseiller national Claude Janiak, jusqu’à des artistes comme Norbert Bisky ou Not Vital.

Photo: © BBL, Anoush Abrar

 

 

La visibilité n’a pas de code secret
En septembre, Julien Favreau interviendra au Network Club Dinner à Zurich. Pas de danse, mais une conversation. Avec des personnes qui vivent des biographies queers et comprennent que la visibilité n’est pas un argument marketing, mais un quotidien.

«Beaucoup pensent que la danse est un hobby. Mais c’est un métier. Une confrontation quotidienne avec le corps, avec les limites, avec la douleur. Mais aussi avec la beauté, avec l’amour, avec la liberté.» Il le dit sans pathos. Mais comme quelqu’un qui le sait. Et qui veut le transmettre.

Au fil de la conversation, il raconte sa jeunesse, son coming-out tardif, la chance d’avoir atterri tôt dans un environnement qui ne posait pas de questions, mais acceptait simplement. «Je n’ai jamais eu à expliquer que j’étais gay. J’ai simplement pu être moi-même.»

Une petite scène reste particulièrement gravée: lorsqu’il reçoit l’appel du conseil de fondation lui annonçant qu’il doit reprendre la direction artistique, il se trouve justement en tenue d’entraînement dans la salle. Sueur au front, corps encore tout en mouvement. «J’ai dû m’asseoir. Vraiment. C’était un de ces moments où l’on sent: quelque chose s’est déplacé.»

Une phrase qui résonne encore. Et qui laisse deviner pourquoi Favreau est tellement plus qu’un danseur, un directeur, une rock star de passage. Il est un passeur entre les mondes. Et quelqu’un qui n’hésite pas à être, ce faisant, pleinement visible.

Le Presbytère © BBL, Gregory Batardon, 2024, Lausanne

Ballet for Life à Zurich

Le Béjart Ballet Lausanne présente Ballet for Life, l’hommage à Freddie Mercury sur l’incomparable musique de Queen, du 7 au 9 novembre 2025 au Theater 11 à Zurich.

▶ Billets: ticketcorner.ch


Texte: Beat A. Stephan.

Traduit de l’allemand – article paru sur display-magazin.ch.

Beat A. Stephan

Rédaction
Magazine DISPLAY

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Publié :

05.09.2025

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