Le 10 avril, un tribunal de Dakar a condamné pour la première fois un homme en vertu de la nouvelle loi anti-LGBT du Sénégal. Mbaye Diouf, 24 ans, a écopé de six ans de prison. Un jugement au retentissement qui dépasse largement l’Afrique de l’Ouest.
L’audience n’a pas été particulièrement longue. Le 10 avril, un tribunal de la banlieue dakaroise de Pikine-Guédiawaye a condamné un homme de 24 ans nommé Mbaye Diouf à six ans de prison pour «actes contre nature et indécence publique». S’y est ajoutée une amende d’environ 3’000 euros. Le jugement n’était pas une surprise. Il était prévu.
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Mbaye Diouf est la première personne condamnée en vertu de cette loi durcie. Il ne sera pas le dernier.
Un pays dans un climat de peur
Ce qui se passe au Sénégal depuis début 2026 dépasse les condamnations isolées. Selon le HIV Justice Network, plus de 60 personnes ont été arrêtées depuis février sur la base de l’article 319 du Code pénal. Parmi elles figuraient Pape Cheikh Diallo, un animateur télé connu, et le musicien Djiby Dramé. Leurs résultats de test VIH ont été diffusés publiquement sur les réseaux sociaux par la gendarmerie nationale. Certaines épouses de personnes arrêtées ont alors publié leurs propres tests VIH négatifs pour se distancer de la stigmatisation.


Des militants rapportent des dénonciations venant de l’entourage social proche, ainsi que des opérations policières aux postes-frontières visant à empêcher les hommes de quitter le pays. Plusieurs Sénégalais queers ont déjà fui vers la Gambie et la Mauritanie, bien que la situation juridique y soit également dangereuse. L’organisation d’aide que dirigeait Amadou Diouf à Dakar pour les personnes LGBTQ a cessé toutes ses activités. «Nous ne sommes plus en sécurité», a-t-il déclaré au Guardian.
L’Assemblée nationale a voté la loi le 11 mars, par 135 voix contre zéro, avec trois abstentions. Ce vote ne reflète pas seulement l’ambiance politique intérieure, mais aussi le résultat d’une campagne ciblée. L’organisation américaine MassResistance, classée comme groupe haineux par le Southern Poverty Law Center, avait selon Reuters déjà élaboré fin 2024, avec le réseau sénégalais And Sàmm Jikko Yi, des stratégies pour faire avancer la loi. C’est le premier cas connu d’une organisation de lobbying américaine ayant réussi à pousser une loi anti-LGBT durcie en Afrique depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche.
Ce qui est en jeu
Les conséquences de cette évolution vont bien au-delà des arrestations immédiates. Le Sénégal a longtemps été considéré comme l’une des rares réussites de la prévention du VIH en Afrique subsaharienne. La clé: un réseau bien développé de médiatrices et médiateurs de santé communautaire, qui touchaient spécifiquement les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Ce groupe est particulièrement touché dans certains quartiers de Dakar, avec une prévalence du VIH allant jusqu’à 49,6 pour cent.
Depuis les arrestations de février, ce réseau s’est pratiquement effondré. Une enquête du Conseil national de lutte contre le sida (CNLS) montre que dans 22 centres de traitement, le nombre de consultations a chuté de 34,5 pour cent. Des médiateurs pairs ont abandonné leur travail, des centres de conseil ont fermé. «Les patients disent qu’ils ont peur. Ils ne veulent pas être arrêtés», a déclaré la directrice du CNLS au Guardian. Parallèlement, les coupes américaines dans l’aide internationale sous Trump début 2025 avaient déjà affaibli la prévention du VIH avant même l’entrée en vigueur de la nouvelle loi.
Cécile Kazatchkine, du HIV Legal Network, résume la situation: quiconque vit dans un climat de criminalisation extrême ne va tout simplement plus consulter un médecin. Ni test, ni traitement, ni prévention.
Pourquoi cela nous concerne aussi
Il serait commode de classer cela comme un problème ouest-africain. Ce n’est pas le cas. Ce qui se passe au Sénégal suit un schéma qui traverse actuellement le continent: au Burkina Faso, l’homosexualité a été totalement interdite l’année dernière, au Ghana, une loi tout aussi dure attend d’être votée, l’Ouganda punit les actes homosexuels de mort dans certains cas.
Derrière cette vague, il n’y a pas que des moralistes politiques locaux. Les empreintes d’organisations de lobbying américaines sont visibles. Et le vent politique changeant à Washington permet à ces réseaux d’opérer avec plus d’assurance que jamais. Ce qui fonctionnait pendant des années comme contrepoids diplomatique fait désormais défaut. Cela crée des espaces que d’autres viennent combler.
Mbaye Diouf est en prison. Il a été condamné parce qu’il vit dans un pays où une majorité parlementaire a décidé que sa vie serait passible de sanctions pénales. Six ans. Pour quelque chose qui ne nuit à personne.
Texte: Maurice Müller.
Traduit de l’allemand – article paru sur display-magazin.ch.
