La littérature queer a toujours été le lieu où nous nous sommes trouvé·e·s en premier – et où l’on a brisé le plus librement ce que l’amour et le désir devraient soi-disant être. Cette liste saute volontairement d’une époque à l’autre: un roman scandale, une guerre mondiale, la crise du sida, une maison au bord d’un lac danois. Être queer n’a jamais été une seule histoire.
1. La Chambre de Giovanni — James Baldwin
Le roman par lequel tout a commencé. Le classique de Baldwin, paru en 1956, sur un Américain à Paris déchiré entre sa fiancée et le barman Giovanni, reste à ce jour le portrait le plus tranchant de la honte, de la masculinité refoulée et du reniement de soi que connaisse la littérature queer – court, mais inoubliable.
À lire si: tu veux le texte fondateur, le livre avec lequel tous les autres de cette liste dialoguent en silence.

2. Le Portrait de Dorian Gray (version non censurée) — Oscar Wilde
Oublie la version vue en cours de français: cette édition contient les lignes que l’éditeur de Wilde avait jadis coupées pour cause de vanité, de corruption et de désir interdit – celles qui rendent l’obsession de Basil pour Dorian sans équivoque romantique.
À lire si: tu veux de l’horreur gothique avec un esprit tranchant comme une lame – et que tu n’as pas envie de sous-texte, mais de lire noir sur blanc qui est amoureux de qui.

3. In Memoriam — Alice Winn
Call Me By Your Name rencontre la Première Guerre mondiale: deux internes britanniques sont amoureux l’un de l’autre sans le savoir encore – trop marqués par le refoulement et par leur propre désir –, jusqu’à ce que la guerre force chaque vérité à la lumière et fasse de l’amour une question de survie.
À lire si: tu cherches une romance à combustion lente qui te démonte complètement dans le dernier tiers.

4. Arrête avec tes mensonges — Philippe Besson
Un roman mince et douloureusement beau sur un premier amour secret dans la France de 1984, par-delà toutes les barrières de classe – remémoré des décennies plus tard par un écrivain devenu célèbre, qui n’a jamais tout à fait lâché celui qu’il avait alors laissé partir.
À lire si: tu veux ton chagrin d’amour livré en moins de 200 pages – discret, dévastateur, fini presque avant qu’on y soit prêt.

5. Dance on My Grave — Aidan Chambers
Classique culte de la littérature jeunesse queer, raconté en entrées de journal et en procès-verbaux judiciaires par un narrateur qui s’interrompt sans cesse lui-même. Hal tombe obsessionnellement amoureux du magnétique Barry – et le livre annonce dès le début qu’il se termine dans un cimetière, en plein deuil et avec une identité qui doit encore se rassembler.
À lire si: tu veux un premier amour chaotique et obsessionnel sans le moindre vernis – rien que du chaos adolescent et des sentiments bruts.

6. Cantoras — Carolina De Robertis
Cinq femmes se trouvent pendant la dictature militaire uruguayenne des années 1970 et opposent une résistance silencieuse au sein d’une communauté lesbienne: elles achètent ensemble une cabane sur une presqu’île reculée et bâtissent, sur plus de 35 ans, une famille choisie qui survit à tout.
À lire si: tu veux ton épopée historique queer – ample, politique et, au bout du compte, surtout une histoire de joie, arrachée dans des conditions impossibles.

7. The Great Believers — Rebecca Makkai
Deux plans temporels, une histoire d’amitié, de perte et de ce qui reste après: en 1985, à Chicago, Yale regarde le sida emporter un ami après l’autre; des décennies plus tard, à Paris, Fiona porte encore le poids de cet héritage. Souvent comparé à Une vie comme les autres – mais avec plus de lumière.
À lire si: tu veux un grand roman intergénérationnel sur la crise du sida qui laisse malgré tout, au milieu du deuil, de la place à l’art, à l’espoir et à la famille choisie.

8. Paul Takes the Form of a Mortal Girl — Andrea Lawlor
Paul est barman gay dans l’Iowa City des années 90 – et peut, fluidité de genre à l’état pur, se transformer à volonté en une femme nommée Polly. Effronté, sexuellement ouvert et une célébration ininterrompue du désir et de l’identité comme performance.
À lire si: ta littérature queer a le droit d’être bizarre, chaude et de faire éclater les formes – un roman picaresque genderqueer avec l’énergie des fanzines des années 90.

9. Waist Deep — Linea Maja Ernst
Cinq ami·e·s d’études se retrouvent une semaine dans une maison au bord d’un lac danois – la vieille dynamique de groupe, radicale, se heurte aux mariages, aux enfants et aux anciens béguins, tandis que famille choisie et famille biologique se disputent leur place. Déjà qualifié de «version millénariale du Songe d’une nuit d’été».
À lire si: tu veux un drame d’ensemble qui mijote lentement sur l’amitié adulte, la jalousie et la bisexualité – et sur ce qu’il reste de ses propres sentiments quand la vingtaine est passée.

10. Boyfriend Material — Alexis Hall
Après neuf poids lourds, tu as le droit de rire. Luc a besoin d’un faux copain respectable – et Oliver, avocat sans le moindre scandale, est à peu près son contraire. De la rom-com britannique au meilleur de sa forme, drôle jusqu’à la dernière page, avec une famille choisie et une question d’estime de soi qui, au passage, sont bien plus que des détails.
À lire si: tu as mérité une fin heureuse – la comédie du faux couple à combustion lente avec laquelle tu termines ta liste en riant (et en pleurant un peu, Alexis Hall ne peut décidément pas s’en empêcher).

Dix livres, dix décennies de manières d’exister en queer sur une page – du Paris de Baldwin à une maison au bord d’un lac danois, en passant par une fausse relation à Londres. Peu importe par lequel tu commences: garde des mouchoirs sous la main. Pour au moins sept sur dix, tu en auras besoin.
Texte: Andreas Koch.
Traduit de l’allemand – article paru sur display-magazin.ch.
