Un durcissement en temps réel
En février 2026, la police a arrêté douze hommes à Dakar pour des infractions présumées à l’article 319 du code pénal sénégalais. En mars, le Parlement a durci les dispositions: d’un à cinq ans de prison jusque-là, on est passé à cinq à dix ans, auxquels s’ajoutent des amendes pouvant aller jusqu’à dix millions de francs CFA. La loi pénalise en outre notamment la promotion et le financement de relations entre personnes de même sexe. Le président Bassirou Diomaye Faye a mis la réforme en vigueur fin mars.

C’est précisément sur un mot – «étranger» – que cela se complique. Car la criminalisation n’est pas une très ancienne coutume sénégalaise. Elle n’a certes été inscrite dans le code pénal sénégalais qu’après l’indépendance, mais elle est née dans un système juridique fortement marqué par le droit colonial français. Et l’affirmation selon laquelle l’homosexualité elle-même serait une importation occidentale ne résiste pas non plus aux faits historiques.
Avant l’arrivée des missionnaires
Des relations entre personnes de même sexe et différentes formes de rôles de genre existaient déjà dans diverses parties de l’Afrique avant la période coloniale. Cela ne veut pas dire que ces sociétés étaient «queers» au sens actuel, ni qu’elles étaient tolérantes partout. Les conceptions de la sexualité et du genre de l’époque ne se laissent de toute façon décrire que de façon limitée avec nos catégories d’aujourd’hui.
L’essentiel est ailleurs: l’idée que les relations entre personnes de même sexe seraient fondamentalement «non africaines» n’est pas tenable historiquement. Elle méconnaît la diversité des sociétés précoloniales autant que le fait que les puissances coloniales européennes ont apporté avec elles de nouvelles conceptions religieuses et juridiques de la sexualité.
Un héritage colonial
La Grande-Bretagne en particulier a exporté des lois pénales contre la «sodomie» dans de vastes parties de son empire. De telles lois sont restées en vigueur dans de nombreux pays après l’indépendance et ont même été partiellement durcies par la suite. Le passé colonial explique ainsi une part importante de la situation juridique actuelle – mais pas tout.
Car de cet héritage colonial est né, au fil des décennies, quelque chose de propre. Des gouvernements postcoloniaux, des mouvements religieux et des acteurs politiques ont repris les lois existantes et les ont liées au nationalisme et à l’appel aux «valeurs africaines». Une loi peut ainsi avoir des racines européennes et être malgré tout vendue, des décennies plus tard, comme un symbole de résistance à l’Occident.

Argent neuf, vieux récit
Aujourd’hui s’ajoute un niveau supplémentaire. Des organisations évangéliques américaines ont investi des sommes considérables dans plusieurs pays africains pour influencer les débats politiques sur la sexualité et les droits LGBTQ. Cela se voit particulièrement bien en Ouganda, où des réseaux chrétiens internationaux ont soutenu le mouvement anti-LGBTQ.
L’histoire en devient carrément paradoxale: l’homosexualité est présentée comme une importation occidentale, alors qu’une partie des campagnes politiques contre les droits LGBTQ est précisément financée et soutenue idéologiquement par des acteurs étrangers.
Mais là aussi, il serait trop simple de tout réduire à l’influence étrangère. La politique anti-queer fait depuis longtemps partie de luttes de pouvoir nationales. Elle permet aux gouvernements et aux mouvements politiques de se mettre en scène en défenseurs de la tradition, de la religion et de la souveraineté nationale.
Pourquoi l’Europe est-elle différente aujourd’hui?
L’Europe n’a jamais été tolérante par nature. Là aussi, des personnes ont été persécutées et punies pendant des siècles pour des relations entre personnes de même sexe. Le changement n’est pas venu d’un retour à une libéralité très ancienne, mais de décennies d’activisme, de mutations sociales et de décisions de justice.
La Grande-Bretagne n’a décriminalisé les actes entre hommes en Angleterre et au pays de Galles qu’en 1967 – et d’abord seulement partiellement. En 1981, la Cour européenne des droits de l’homme a déclaré la criminalisation des actes homosexuels consentis en Irlande du Nord incompatible avec le droit à la vie privée. La libéralité européenne d’aujourd’hui n’est donc pas un très ancien héritage, mais le résultat d’un combat politique.
Une carte qui bouge encore
En Afrique non plus, l’évolution n’est pas écrite d’avance. Tandis que quelques États ont décriminalisé ces dernières années les relations entre personnes de même sexe, d’autres durcissent leurs lois. Le Ghana a adopté en 2026 une nouvelle loi anti-LGBTQ qui n’est pas encore en vigueur; le Sénégal a durci ses peines.
L’histoire ne va donc pas simplement du «traditionnel» au «moderne», ni l’inverse. Ce qui est présenté aujourd’hui comme une très ancienne valeur africaine est souvent le résultat d’une histoire bien plus récente – marquée par le colonialisme, la religion, la politique et des influences globales.
Et c’est précisément là que réside l’ironie: la haine qui se vend aujourd’hui comme une protection contre l’Occident porte elle-même, en bien des endroits, son empreinte historique.
Texte: Andreas Koch.
Traduit de l’allemand – article paru sur display-magazin.ch.
